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Poème sur le Phénix
- Par Lactance (env. 250 à env 325)


Phoenix-Fabelwesen

L'origine de l'oiseau légendaire viendrait de l'ancienne Égypte sous la forme de l'oiseau bnu. Il était le symbole de la révolution solaire, de la mort et de la renaissance de l'astre du jour. Ils figuraient à la proue de nombreuses barques sacrées en direction du royaume d'Osiris.

L'oiseau bnu égyptien, se prononçant boin, est devenu phoînix en grec ancien signifiant pourpre, rouge. On le retrouve dans de nombreuses civilisations anciennes sous des formes similaires, sous le nom de Simurgh dans la mythologie persane, de Fenghuang pour les Chinois et d'oiseau-tonnerre chez les Amérindiens.

Chez les Perses, l'idée de l'oiseau se confond avec celle de la légèreté, de l'essence des choses et des êtres. Le Phénix incarne la pensée opposée à la matière, l'intériorité de l'homme, son « moi profond, son esprit ».

Pour les Alchimistes, il représentait le principe soufre, l’œuvre au rouge, le feu secret qui permet le renouveau. Le soufre philosophique est le principe actif, yang de l'alchimie, il agit sur le mercure inerte et le féconde ou le tue. Principe générateur masculin, il manifeste la volonté céleste et l'activité de l'esprit. L'action du soufre sur le mercure le tue et, le transmutant, produit le cinabre.

Pour les taoïstes, il est l'oiseau de cinabre (tanniao), le cinabre étant le sulfure rouge de mercure qui par calcination successive devient alternance de mercure/cinabre, alternance du Ying et du Yang, de la mort et de la régénérescence. Les écrits de la cour jaune mentionnent que le Phénix est en corrélation avec la rate(Daozang(canon taoïste) 1402, Daozang 1032, Yunji Qiqian, juan 14 et la carte de la culture de la perfection). La rate étant l'organe de la transformation, de la transmutation, dépositaire de la structure de pensée.

À l'orée de ses jours, le Phénix, érigeait un bûcher de branches aromatiques et d'encens pour s'y consumer et renaitre de ses cendres. Il peut être le symbole de notre évolution intérieure, notre capacité à nous renouveler sans cesse, à accepter l’alternance vie/mort de nos pensées et des chaines qui entravent l’extériorisation de notre profondeur.

Je vous invite à lire le début de « Dévéloppements autour des Formes et des Champs de Cohérence » de Jacques Ravatin, pages 1 à 7, éditions du Cosmogone, Lyon, 2008. Ce poème est attribué à Lactance.

«Il est, en Orient, un site fortuné
Où du ciel éternel s'ouvre la porte immense.
Le soleil, en ce lieu, se lève non l'hiver
Ni l'été, mais aux jours lumineux du printemps.
Un plateau déploie là ses plaines découvertes :
Nul tertre n'y surgit, nul vallon ne s'y creuse,
Mais les monts de chez nous, que nous jugeons si hauts,
De deux fois six coudées ce plateau les dépasse.
Quand l'univers flambait, brûlé par Phaéthon,
Ce lieu seul demeurait à l'abri de ces flammes ;
Et lorsque le déluge eut recouvert le monde,
Il émergea des eaux deucalionéennes.
Là verdoie le bosquet du Soleil et, plein d'arbres,
Un bois sacré que pare un feuillage immortel.

On n'y voit point venir les pâles maladies,
Ni la triste vieillesse et la mort sans merci,
Ni la crainte ou le meurtre et l'âpre amour du gain.
On n'y connut jamais Vénus et ses fureurs ;
Là, nul deuil douloureux, point de noire indigence
Ni les amers soucis, ni la faim criminelle.
Là, jamais de tempête et jamais d'ouragan,
Jamais de gel couvrant de givre blanc la terre ;
Point de nuage sombre étendant sa toison,
Point d'averse tombant de la voûte du ciel.
Mais au centre jaillit une source d'eau vive.
Limpide et toujours calme, abondante en eaux douces,
Oui, débordant soudain au cours de chaque mois,
Inonde le bosquet douze fois par année.
Là des arbres dressés sur leur fûts élancés,
Portent des fruits bien mûrs qui ne tombent jamais.
Dans ces bois vit l'oiseau unique, le phénix,
Unique, mais toujours recréé par sa mort.
Illustre satellite, il sert Phébus son maître,
Fonction qu'il reçut de la Nature-Mère.
C'est lui qui marque aussi les heures qui s'envolent,
Nuit et jour, par des sons qui ne trompent jamais.
Il est prêtre des bois et gardien du bosquet,
Et le seul qui connaisse, ô Phébus, tes arcanes.
Lorsqu'il a parcouru les mille ans de sa vie,
Que sa longue existence a rendu lourd son corps,
Afin de recréer son ère déclinante,
Délaissant le séjour de son heureux bosquet,
Anxieux de renaître, il quitte ces lieux saints
Et gagne notre monde où la mort est maîtresse.
Vif en dépit des ans, il s'envole en Syrie
Qui reçut de l'oiseau son nom de Phénicie.
Survolant les déserts, il atteint la forêt
Qui cache en ses ravins un bois plein de mystère.
Lors il élit, dressant sa cime, un haut palmier
À qui l'oiseau donna son nom grec de phoinix.
Nul animal méchant ne se glisse en ses branches,
Ni les serpents luisants ni les oiseaux rapaces.
Eole alors enferme en ses outres les vents,
De peur qu'à leur contact 1'air pur ne se ternisse,
Et qu'un nuage, au ciel, formé par le Notus,
Ne masque le soleil et ne nuise à l'oiseau.
Celui-ci se construit son nid ou son sépulcre,
Car s'il meurt, c'est pour vivre, et c'est lui qui se crée.
Il va chercher alors dans la riche forêt
Les parfums d'Arabie et les sucs d'Assyrie,
Ceux qui viennent de l'Inde et ceux que le Pygmée
Cueille dans son pays, et ceux de la Sabée :
Le cinnanme et l'amome au souffle parfumé,
Il les assemble avec les feuilles balsamiques ;
La casse à l'odeur douce et l'acanthe embaumée,
Et les larmes d'encens tombant en lourdes gouttes,
Il les joint aux épis encore tendres du nard,
Avec la panacée et l'essence de myrrhe.
Il installe en ce nid son corps qui va changer,
Et sur ce lit de vie il se livre au repos.
Au premier rougeoiement de l'aurore naissante
Dont les rayons rosés font pâlir les étoiles,
Douze fois il se plonge en une onde sacrée,
Douze fois il répand l'eau vie autour de lui.
Il s'enlève et s'installe au sommet du grand arbre
Qui domine à lui seul le bosquet tout entier,
Et, tourné vers Phébus et ses aubes nouvelles,
Il attend ses rayons et l'astre qui se lève.
Puis, lorsque le soleil heurte le seuil splendide
Et que point le reflet de la prime lumière,
L'oiseau commence alors un chant religieux.
Appelant par sa voix les nouvelles clartés.
Ni philomèle, ni la flûte harmonieuse
De leurs sons cirrhéens n'égalent ses accents ;

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Ni le cygne mourant ni les cordes sonores
De la lyre d'Hermès ne pourraient l'imiter.
Mais après que Phébus a lâché ses coursiers,
Et que, toujours montant, il dévoile son disque,
En son honneur l'oiseau par trois fois bat des ailes,
Saluant le soleil par trois fois, il se tait.
Ensuite, de son bec, il répand sur ses membres
Les sucs dont les parfums embaumeront sa mort.
Parmi tant de senteurs, enfin, il rend l'esprit ;
Sans crainte, il leur confie un si noble dépôt.
Son corps, pourtant, ravi par une mort vitale,
S'échauffe et sa chaleur fait jaillir une flamme.
Un rayon de l'éther à son tour vient l'atteindre :
Il s'embrase et bientôt il est réduit en cendres.
Ces cendres, la nature, en les rendant humides,
Les condense, y insuffle un germe, les féconde.
On prétend qu'il en sort une larve sans membres
Et que cet embryon a la couleur du lait.
Il croît dans son sommeil pendant un temps fixé
Puis, en se ramassant, prend la forme d'un oeuf.
Comme on voit se changer l'agreste chrysalide
Suspendue à son fil, en un beau papillon,
Ainsi l'oiseau reprend sa figure première
Et, brisant son cocon, redevient le phénix.
Il n'est point d'aliment pour lui dans notre monde ;
Jeune, nul n'est commis au soin de mourir.
Il goûte du nectar l'ondée ambrosiaque
Que fait tomber vers lui le ciel peuplé d'étoiles.
Tels sont, dans les parfums, les seuls mets que l'oiseau
Absorbe en attendant son entière croissance.
Mais quand pour lui fleurit la prime adolescence,
Il s'envole à nouveau vers son propre pays,
Non sans avoir formé, des restes paternels,
Des os et de la cendre et des autres reliques,
Un globe que d'un bec filial il enrobe
Dans un onguent de myrrhe et de baume et d'encens.
Dans sa serre il l'emporte en Héliopolis.
Il l'offre sur l'autel du sanctuaire auguste.
Il requiert les regards et les tributs de tous,
Tant il a de splendeur, tant est grand son prestige!
Sa couleur écarlate est celle de l'été
Donne en ses plus beaux jours aux grenades bien mûres,
Celle que Flore prête aux pavots des campagnes,
Quand, sous les cieux vermeils, elle entr'ouvre sa robe.
Tout ce rouge ennoblit sa gorge et sa poitrine
Et recouvre sa tête et sa nuque et son dos.
Il déploie, relevée de fauves reflets d'or,
Une queue où rougeoient des moires empourprées.
Iris a diapré les plumes de ses ailes
Ainsi qu'un arc-en-ciel qui colore un nuage
D'un blanc étincelant aux reflets d'émeraude,
Son bec est à la fois ivoire et diamant.
Ses yeux sont grands, brillants comme deux améthystes,
Dont le centre projette une flamme éclatante.
Épousant les contours de sa tête nouvelle,
Son nimbe radié reproduit le soleil.
La pourpre tyrienne a teint deux fois ses pattes;
Ses serres ont l'éclat ardent du vermillon.
Par sa taille il égale, oiseau ou mammifère,
L échassier colossal des déserts d'Arabie.
Pourtant, il n'est point lent comme ces volatiles
Qui, lourds de leur grand corps, marchent à petits pas ;
Mais, alerte et léger, plein de grandeur royale,
Tel l'oiseau se présente aux regards des mortels.
Toute l'Egypte accourt pour voir cette merveille,
Et la foule joyeuse acclame l'oiseau rare.
Dans le marbre sacré l'on sculpte son image
Et l'on grave à nouveau le jour de sa venue.
Tous les êtres ailés forment une assemblée
D'où l'amour du massacre et la peur sont bannis.

Entouré de ce choeur d'oiseaux, il prend l'essor,
Et la foule l'escorte, heureuse et recueillie.
Mais quand ils ont atteint les plaines éthérées,
La cohorte revient; lui, regagne son gîte.
O destin fortuné ! O trépas bienheureux
Que Dieu donne à l'oiseau pour naître de soi-même!
Qu'il soit mâle ou femelle ou bien ni l'un ni l'autre.
Heureux être, ignorant les liens de Vénus!
Sa Vénus, c'est la mort; la mort, son seul amour :
Afin de pouvoir naître, il aspire à mourir.
Il est son propre fils, son héritier, son père.
Il est tout à la fois nourricier et nourri ;
Il est lui et non lui, le même et non le même,

Conquérant par la mort une vie éternelle.»

Extrait de « Le Mythe du Phénix dans les Littératures grecque et latine » par Jean Hubaux et Maxime Leroy. Publié par la Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et de Lettres de l'université de Liège Fascicule LXXXII, 1939.